Équipe de France

Interview - Marius Trésor, une vie de foot

Antoine Colin
Jan 23, 2021, 10:29 AM GMT+1
440 matchs en D1 dont 93 avec Bordeaux, 65 sélections internationales dont 23 comme capitaine
440 matchs en D1 dont 93 avec Bordeaux, 65 sélections internationales dont 23 comme capitaine | OLIVIER MORIN/Getty Images
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Avec 65 sélections en Bleu, Marius Trésor a marqué l'histoire de l'Equipe de France. Après son départ de Guadeloupe en 1969, le jeune saintannais a conquis l'Hexagone et l'Europe jusqu'à devenir une légende du football français.

Officiellement à la retraite depuis le 1e février dernier, l'ancien défenseur des Girondins de Bordeaux est revenu en exclusivité pour 90min sur les moments forts de sa carrière et porter un regard sur l'évolution de son club de cœur.

Depuis son arrivée à Bordeaux en juillet 1980, Marius Trésor n'a pas quitté la région. Celle où il a remporté son premier titre de champion de France en 1984. Mais l'ancien mythique défenseur des Bleus a une résidence secondaire : le Haillan, ses vestiaires, sa pelouse. Et son club de football, les Girondins de Bordeaux, au sein duquel notre homme a tout vécu :

"Je suis parti pour un an de contrat à Bordeaux, et finalement, j’y suis toujours. J’ai bien fait de connaître ce grand président (Claude Bez), et cette ville dans laquelle je suis bien depuis plus de 40 ans."

Joueur, superviseur, entraîneur-adjoint de la réserve avec son ancien coéquipier Battiston, le géant Marius a enfilé toutes les casquettes. D’ailleurs, aujourd’hui, à 71 ans, il porte encore celle de président de l'association du club, remise par Frédéric Longuépée.

"Quand le club a besoin de moi, je fais un saut au Haillan. J’ai tellement de bons moments dans ce milieu, je ne me voyais pas partir vivre autre chose ailleurs. Ma vie a toujours été dans le football."

Marius Trésor

Si vous cherchiez un synonyme de passionné, pas besoin d'aller bien loin. Marius Trésor en est le parfait exemple. Une passion, enrichie par un parcours exemplaire et son amour pour les Girondins, qui a réussi à rester dans la mémoire collective. Car, si le temps passe, les souvenirs sont toujours là. Même pour les légendes. 

1. Un défenseur dans l'âme

Marius Trésor maîtrisait l'art du tacle à la perfection
Marius Trésor maîtrisait l'art du tacle à la perfection | -/Getty Images

16 septembre 1969. Le jeune Marius quitte sa terre natale, la Guadeloupe, pour rejoindre l'île de Beauté. Loin des plages de Sainte-Anne où lui "est venu l'envie de jouer au football", Marius Trésor s'impose rapidement comme un maillon essentiel de l'équipe de Louis Hon.

"Je débarque à Ajaccio en provenance de la Juventus Sainte-Anne ( Guadeloupe), pour jouer avant-centre. Deux mois plus tard, je débute au poste de défenseur central. C'est quelque chose que je n'oublierai jamais."

"Au bout de six mois, je suis devenu titulaire. C'est comme ça que l'aventure a débuté. Comme quoi, parfois, une carrière tient à très peu de choses..."

Marius Trésor

Trésor reste à Ajaccio et décide d’y faire ses gammes. Nouveau libéro, il excelle, progresse et développe des qualités athlétiques et une vision du jeu, rare à cet âge. Polyvalent au possible et avec une rage de vaincre sans pareille, le Guadeloupéen semble finalement être une évidence à ce poste si particulier démocratisé par Franz Beckenbauer :

"Si l’entraîneur n’avait pas eu la présence d’esprit de dire "ce garçon au lieu de le faire jouer devant, je vais le faire jouer défenseur", on n’aurait jamais entendu parler de Marius Trésor"

Mieux encore, en 1972, il passe un cap supplémentaire et est élu meilleur joueur français de la saison par France Football. Une étape longue de deux années qui l’aura en partie façonné, avant ses premiers pas avec l'OM à 22 ans.

2. Un incontournable des Bleus

Longtemps resté le recordman du nombre de sélections, Marius garde d'excellent souvenirs de son passage en Bleu de 1971 à 1983. Capitaine à 23 reprises, solide sur le terrain, le Français a permis à la sélection d’encaisser peu de buts et de former avec Bossis, Battiston, Janvion, Amoros, ou encore Jean-Pierre Adams, une défense très performante.

"J’ai passé des grands moments avec mes coéquipiers et j’en garde de très bons souvenirs. Au départ, je ne pensais pas arriver jusque-là."

Marius Trésor

Brillant en défense, il connaît les grandes heures du football français dans les années 80 avec notamment ce Mondial 1982 et cette demi-finale à Séville contre la RFA.

"Je pense qu'on avait tout pour côtoyer le haut niveau. Mais on a manqué de réussite. En 1982, par exemple, on est tombé sur un arbitre qui nous a fait dévier de notre objectif. Personne n’attendait la France à ce niveau de la compétition."

"Pour la FIFA, une finale Allemagne-Italie, entre deux anciens champions du monde, était beaucoup plus attrayante. A partir de ce moment, l’arbitre avait choisi son camp"

Sous sa tutelle, la France a connu deux Coupe du Monde (1977-1982) et a mené la France aux portes du succès à quelques mois du sacre européen de 1984.

3. Des souvenirs inoubliables

Marius Trésor a vu défiler des générations de footballeurs. Fou de foot, ses souvenirs se sont multipliés avec les années. Mais sa mémoire est resté intacte. Tout comme son aura.

Malheureusement, la carrière de Marius est loin d'avoir été un long fleuve tranquille. Au contraire. Si c'est sous le maillot frappé du coq, plutôt que sous ceux d’Ajaccio, Marseille ou de Bordeaux, qu’ils gardent les meilleurs souvenirs, certains sont gravés au fer rouge dans sa mémoire.

"Le football ne m’a procuré que du plaisir. Même si j’y ai laissé quelques plumes parfois."

Marius Trésor

Une référence à cette demie-finale perdue en 1982. La première depuis 1958 dans laquelle la France chute avec ce sentiment d'avoir échappé à son destin.

"Je le garde toujours en travers. Moi j'avais 32 ans je savais que c'était ma dernière grande aventure. Jouer une finale ça m'aurait vraiment plu. Mais on s'est arrêtés en demi-finale"

Malgré un parcours "extraordinaire" , le Guadeloupéen conserve tout de même un sentiment d'amertume. Fier de son parcours dans la compétition, ce souvenir reste le plus douloureux de sa carrière. Même si cette aventure a été une "expérience inoubliable".

Marius le sait. Une carrière se nourrit de regrets et de déceptions. En 1979, en fin de contrat avec Marseille, le Saintannais est encore passé à côté d'une belle occasion de rentrer un peu plus dans la légende :

"En novembre 1979, j’apprends que le Bayern de Munich s’intéresse à moi et il me restait sept mois de contrat. J’ai demandé son aval à l'OM, ils m’ont donné l’autorisation. J'ai donc passé la visite médicale à Munich, mais au dernier moment le directeur sportif de Marseille a demandé une somme qui dépassait l’entendement.


"J’aurais bien aimé connaître le football allemand. Surtout une équipe comme celle du Bayern ou avait joué Beckenbauer."

S'il ne regrette pas d'avoir rejoint Bordeaux après "une dernière année avec l'OM, compliquée par les changements d’entraîneurs à répétition et la relégation de l'équipe" en 1980, le jeune Marius aurait aimé accomplir ce rêve et ajouter une ligne supplémentaire à son palmarès, déjà bien garni.

4. Bordeaux dans la peau

Chez les Girondins, il va participer à la maturation d’une génération exceptionnelle qui portera haut le Marine et Blanc. Le club retrouve l’Europe dès 81 et l’équipe, toujours bien placée, monte tranquillement les échelons.

Sa défense de fer est une des clés du succès : Jean-Christophe Thouvenel, Gernot Rohr, Raymond Domenech se succèdent dans l’arrière-garde, autour du roc Marius. Résultat : Trésor réussi un formidable come-back alors que certain prédisait la fin de sa carrière :

 "A l'époque, j’ai reçu un coup de téléphone du président de Bordeaux, Claude Bez, pour m'expliquer qui l’aimerait bien me recruter. Mais ce n’était pas lui l’entraîneur. Aimé Jacquet allait prendre la succession. Je suis donc monté à Lyon pour le voir et nous somme tombés d’accord sur mon poste et mon rôle à jouer aux Girondins."

2 mai 1984. Les Girondins, entraînés par Aimé Jacquet, remportent le championnat de France après leur victoire contre Rennes (0-2). Marius Trésor s'offre ce soir-là son premier titre de champion de France et met fin à sa carrière. 

Une collaboration qui débouche sur une histoire d'amour entre ce club historique et cette légende du football français. Un club pour lequel il aura tout donné.

5. Quel avenir pour les Girondins ?

Marius Trésor est déçu de l'évolution du football moderne
Marius Trésor est déçu de l'évolution du football moderne | JOEL SAGET/Getty Images

Proche de son club de cœur, Bordeaux est devenu son "havre de paix". Et surtout. Le club qui lui a permis de se raccrocher à cette passion pour le football.

Véritable passionné, Marius continue de suivre et donner des conseils aux Girondins, à presque un an de sa retraite. Pour autant, la légende a dû mal à se projeter concernant l'avenir des Girondins de Bordeaux :

"C’est difficile d’avoir une  vision claire sur l’avenir de Bordeaux. Avec la crise sanitaire, tous les clubs ont des difficultés financières. On ne peut pas juger la nouvelle équipe dirigeante."

"Avant la crise sanitaire, les nouveaux propriétaires ont vendu un certain nombre de joueurs. Mais ce sont des choses qui ne peuvent plus arriver, au contraire, le club compte sur les jeunes et le centre de formation pour s’en sortir. "

Un constat assez préoccupant au vu de la situation actuelle. Selon lui, cette crise risque d'impacter durablement l'équilibre de son club :

"Cela va être difficile de rivaliser les premières équipes de haut de tableau. Il n’y a qu’à voir le nombre de points. Il y a un fossé qui s’est creusé."

Marius Trésor

D'autant plus que l'évolution du football moderne a complètement rebattu les cartes. Marius fait encore partie de ces anciennes générations qui ont connu un football plus rugueux. Depuis les années 1990, "beaucoup de choses ont changé" :

"Il y a trop de tricheurs et les joueurs ne se respectent plus sur le terrain. Les joueurs font énormément de cinéma et les arbitres dégainent les cartons comme des shérifs."

Marius Trésor

Un changement de mentalité difficile a accepter pour cette légende. Considéré comme une référence à son poste, le Girondin connaît le football mieux que personne et a évolué à une époque où le fair-play et la morale étaient des piliers dans la pratique du football. Pour lui, seule compte la passion du jeu. Sacré Marius.

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