Interview : Les grandes ambitions d'Antonio Conceição, le sélectionneur du Cameroun

Antonio Conceição est à la tête du Cameroun depuis 2019.
Antonio Conceição est à la tête du Cameroun depuis 2019. / Fecafoot/Briony Painter-90min
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À la tête du Cameroun depuis le mois de septembre 2019, Antonio Conceição a de grandes ambitions pour les Lions Indomptables. Les grandes échéances s'approchent à grand pas pour le technicien portugais ! Avec la CAN 2021 à domicile et le début des qualifications pour la Coupe du Monde 2022, l'ancien coach du SC Braga ou du CFR Cluj risque d'avoir du travail.

Dans une période cruciale pour le football camerounais, Antonio Conceição a accordé une interview à 90min. La CAN, la Coupe du Monde, le football africain...


Quel sera l'objectif pour la CAN 2021 se disputant à domicile ?

Je suis conscient de l'importance de la sélection pour le peuple camerounais. La sélection est une vraie ambassadrice du peuple camerounais. Surtout quand la CAN est jouée à la maison. L'objectif principal sera d'arriver en finale. Et à ce moment-là, on cherchera à l'emporter.

Le football africain n'a jamais semblé aussi fort. La concurrence sera énorme pour cette CAN 2021 ?

Pour cette première année de travail, je me suis concentré sur mon groupe. J'ai conscience qu'il va falloir affronter des équipes très fortes durant la compétition, mais j'ai préparé la mienne pour qu'elle soit la plus compétitive possible.

La concurrence ? Déjà, il y a les sélections de l'Afrique du Nord : l'Algérie, le Maroc, l'Égypte. On peut aussi penser au Sénégal, au Nigeria ou au Ghana. Ces sélections possèdent des joueurs qui évoluent dans les plus grands championnats européens.

Il faudra également se méfier d'autres sélections qui commencent à pointer le bout de leur nez. Finalement, le plus important sera la forme du moment. D'autant plus quand l'on sait que la CAN se déroulera en plein milieu de la saison de nombreux championnats. Il reste donc très tôt pour définir les vrais candidats au sacre.

"Pour mon mandat, j'ai deux grands objectifs !"

Antonio Conceição
Antonio Conceição en charge d'un entraînement de la sélection.
Antonio Conceição en charge d'un entraînement de la sélection. / Fecafoot

En raison de la crise sanitaire, le calendrier a été complètement chamboulé. Les qualifications de la Coupe du Monde 2022 débutent avant la CAN. Comment gérer ce contexte si particulier ?

Pour mon mandat, j'ai deux grands objectifs : le premier, c'est d'arriver en finale de la CAN. Le deuxième est de tenter le tout pour le tout pour arriver en Coupe du Monde. En ce moment, je prépare un groupe qui puisse être compétitif dans les deux compétitions. Dès l'entame de la CAN, il faudra être focus sur cette compétition.

Il faut savoir que mon contrat prend fin au mois de septembre. Ce n'était pas prévu, mais il termine avant la CAN. Être en poste pour la compétition serait déjà une preuve de succès. Je savais déjà qu'en prenant les rênes du Cameroun, j'allais avoir de grandes responsabilités.

Peu médiatisée en France, la CHAN a lieu actuellement. Une compétition qui regroupe seulement des joueurs évoluant sur le continent africain. Quel sera votre rôle auprès de la sélection camerounaise ?

Je suis présent pour tous les matches de la sélection (actuellement en quarts de finale). L'idée sera d'accompagner les joueurs, pour les voir en compétition. Il faut savoir qu'il y a beaucoup de problèmes entre la ligue camerounaise et la fédération. Il y a eu très peu de compétitions internes au Cameroun, ces derniers temps.

Je connais déjà plusieurs joueurs qui ont évolué la saison passée. Mais ça sera idéal de les voir évoluer dans un contexte compétitif. Et potentiellement, en intégrer plusieurs dans l'équipe première camerounaise.

Au mois de mars dernier, j'ai déjà convoqué deux joueurs qui évoluaient dans le championnat camerounais. Avec l'arrêt du championnat, ils ne pouvaient toutefois pas revenir. Ils viennent tout juste de reprendre le championnat, mais viennent d'arrêter au bout d'une journée, en raison de la CHAN.

Le Cameroun possède une très belle génération. Est-ce un choix qui a pesé dans la balance au moment d'en prendre les rênes ?

Quand on est à la tête d'un projet de foot, surtout dans une sélection, il faut qu'il y est une idée de continuité du travail. Bien avant ma nomination, avec mon équipe technique, j'ai regardé beaucoup de matches des U20 et U23 du Cameroun.

"Il y a beaucoup de potentiel chez les joueurs camerounais."

Le sélectionneur du Cameroun

En ce moment, il y a un élément spécifique de mon staff qui suit toutes les sélections jeunes du Cameroun. L'idée est de suivre les jeunes talents qui peuvent avoir un impact sur le groupe de l'équipe première. Mais également d'assurer cette continuité sur le moyen terme pour la sélection camerounaise.

J'ai d'ailleurs proposé à la fédération et au ministère du Sport de créer une deuxième sélection, pour les joueurs âgés de 20 à 23 ans. Il y a beaucoup de talent dans le championnat interne. Il y en a également qui se sont perdus en Europe, et qui n'ont pas la possibilité de se montrer en sélection. Pourtant, ils pourraient être importants pour l'avenir du Cameroun.

Les jeunes talents ont souvent très peu d'opportunités. Ils font trois ou quatre matches avec la sélection en deux ans. Ils reviennent alors plus tard en sélection, quand ils se sont imposés dans leur club. Le projet a été présenté à la fédération, et j'attends la réponse désormais.

"Le père de Kylian Mbappé souhaitait qu'il joue avec les Lions Indomptables. "

A. C.
Le père de Kylian Mbappé voulait le voir défendre les couleurs du Cameroun.
Le père de Kylian Mbappé voulait le voir défendre les couleurs du Cameroun. / Dean Mouhtaropoulos/Getty Images

Êtes-vous confiant pour l'avenir du football camerounais ?

Il y a beaucoup de potentiel chez les joueurs camerounais. Le père de Kylian Mbappé souhaitait qu'il joue avec les Lions Indomptables. Il y a également le cas de Youssoufa Moukoko. Il est né au Cameroun, mais il a décidé de jouer avec l'Allemagne. Cela démontre bien tout le potentiel chez les talents camerounais.

Il y a beaucoup de joueurs qui rejoignent l'Europe, durant l'adolescence, avec leurs parents. Et c'est très difficile de les faire revenir au Cameroun. Le projet de création d'une équipe U23 donnerait une place, pour ces joueurs, de s'exprimer. Et surtout d'éviter de les voir partir pour d'autres sélections.

Le problème c'est que les sélections jeunes européennes ont beaucoup de compétitions durant la saison, avec les matches amicaux.... Et cette donnée sera toujours un avantage face aux sélections africaines.

"J'ai contacté Nkoulou et il a mis quelques conditions pour revenir, qui n'étaient pas acceptables. La sélection est toujours ouverte pour lui, mais il faudra considérer de nouveau ses conditions. "

A. C.

Nicolas N'Koulou reste l'un des meilleurs joueurs camerounais. Pourtant, le défenseur du Torino n'a plus porté le maillot des Lions Indomptables depuis 2017. Peut-on le revoir bientôt en sélection ?

Il a été convoqué pour le match amical contre le Japon au mois d'octobre dernier. Il n'a toutefois pas répondu à la convocation. Je l'ai contacté et il a mis quelques conditions pour revenir, qui n'étaient pas acceptables. La sélection est toujours ouverte pour lui, mais il faudra considérer de nouveau ses conditions. C'est entre les mains du joueur.

Depuis, je me suis appuyé sur d'autres joueurs pour cette position. Ils ont très bien joué. Il n'est donc pas logique de reprendre un joueur qui impose ses conditions, par rapport à d'autres qui viennent volontiers en sélection ! Le futur dira ce qu'il se passera avec ce joueur.

Nicolas Nkoulou continue de briller en Serie A au Torino.
Nicolas Nkoulou continue de briller en Serie A au Torino. / Jonathan Moscrop/Getty Images

Une situation assez similaire de celle de Joël Matip. Ce n'est pas trop compliqué de se passer de tels joueurs ?

N'importe quel entraîneur voudrait compter sur les meilleurs joueurs. Ce sont deux très bons joueurs qui évoluent dans les grands championnats européens. Par rapport à Joël Matip, je n'ai pas eu la chance de discuter avec lui.

Il y a eu de graves problèmes entre lui et la sélection avant ma prise de fonction. Il n'y a donc pas eu la possibilité de le convoquer. J'ai essayé à plusieurs reprises de le joindre, il ne voulait pas. Pour lui, la sélection est terminée et je dois respecter sa position.

Depuis mon arrivée, un de mes principaux efforts est d'améliorer les conditions d'organisation, de logistique, pour que les joueurs apprécient venir en sélection. Je commence à voir que certains viennent avec plaisir. Il y a même quelques joueurs qui sont touchés quand ils ne viennent pas. C'est important pour qu'il y ait cet orgueil.

"Yvan Neyou ne se sentait pas prêt pour aller en sélection. "

Le sélectionneur des Lions Indomptables

Qu'en est-il d'Yvan Neyou, jeune talent de l'AS Saint-Étienne, qui a refusé une convocation au mois d'octobre dernier ?

Je l'ai convoqué avec la sélection, mais il n'est pas venu. Il faut savoir qu'il évoluait au SC Braga, ma ville ( NDLR : Antonio Conceição est né, a joué et a entraîné à Braga). J'avais déjà de très bonnes informations quand il était là-bas.

Yvan Neyou est une des révélations de Ligue 1 cette saison avec Saint-Etienne.
Yvan Neyou est une des révélations de Ligue 1 cette saison avec Saint-Etienne. / THIBAUD MORITZ/Getty Images

J'ai continué à le suivre à Saint-Étienne. On l'a alors choisi pour un groupe de 27 joueurs pour le match amical face au Japon. Mais le joueur n'était toutefois pas disponible. Je suis entré en contact avec lui. Je lui expliqué que je le connaissais depuis Braga et que je voulais compter sur lui pour la sélection.

Sa réponse, c'est qu'il ne se sentait pas prêt pour aller en sélection. Je lui ai expliqué que ce serait une convocation pour deux matches amicaux et donc une belle opportunité de se montrer. Mais il a réaffirmé qu'il n'était pas prêt pour venir.

Le Cameroun possède également un joueur très connu en Ligue 1, avec Karl Toko-Ekambi. Il continue de se montrer de plus en plus intéressant avec l'OL !

Karl Toko-Ekambi est un joueur spécial. Ce n'est pas forcément un joueur agressif. Il ne va pas mouiller le maillot, comme d'autres éléments. C'est un joueur intelligent et un tueur devant la cage. Il était l'un des meilleurs du Villarreal CF, puis il est arrivé à Lyon avec un niveau d'exigence beaucoup plus élevé.

Karl Toko-Ekambi se montre excellent avec l'OL.
Karl Toko-Ekambi se montre excellent avec l'OL. / JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/Getty Images

Il lui fallait un temps d'adaptation, pour s'intégrer dans sa nouvelle équipe. Il est sorti de sa zone de confort. Même s'il ne s'est pas adapté au départ, il a beaucoup de qualités. Et c'est aussi pour ça que l'OL a décidé de l'acheter.

Après cette période d'adaptation, il a enfin montré tout son potentiel. Il avait fait une interview, à ses débuts avec Lyon, où il a déclaré qu'il fallait attendre. Et il le démontre bien en ce moment. Je regarde beaucoup la Ligue 1 et je crois que Karl Toko-Ekambi peut encore faire plus.

Décisif avec le PSG lors du dernier Final 8 de la C1 et désormais au Bayern Munich, Eric Maxim Choupo-Moting peut-il être considéré comme la star de votre sélection ?

Ce n'est peut-être pas une star, mais c'est une référence pour l'équipe du Cameroun. Au PSG et au Bayern, il est une alternative au trident offensif. Certes, en tant que sélectionneur, je préfère qu'ils jouent tous dans leur club.

Mais Eric Maxim Choupo-Moting a largement sa place dans un groupe de 26 joueurs, les références habituelles de la sélection. Comme sélectionneur ou comme entraîneur, je veux que l'équipe soit l'étoile et non pas le joueur !

Les Lions Indomptables de Choupo-Moting lors de la CAN 2019.
Les Lions Indomptables de Choupo-Moting lors de la CAN 2019. / OZAN KOSE/Getty Images

"Je suis conscient de la chance que j'ai d'avoir André Onana."

L'ancien entraîneur du SC Braga

Êtes-vous conscient de posséder l'un des meilleurs portiers de la planète, avec André Onana ?

C'est très important d'avoir un gardien très fort, surtout quand l'adversaire vous met sous pression. Un très bon gardien peut donner cette confiance à son équipe. Par ses arrêts mais également par sa présence sur le terrain.

Je suis conscient de la chance que j'ai d'avoir André Onana, qui joue parfaitement ce rôle. C'est un atout pour le Cameroun, et beaucoup de clubs en Europe veulent certainement l'avoir. C'est un joueur qui est passé par la formation du Barça et de l'Ajax. Deux clubs en avance sur la plupart des clubs du Vieux Continent.

Achille Webo, ancien grand nom de la sélection camerounaise, aurait été victime de propos racistes durant PSG - Basaksehir. Pensez-vous que les joueurs ont pris la bonne décision en quittant la pelouse ?

C'est difficile de s'exprimer sur ce sujet, puisqu'il y a toujours l'investigation de l'UEFA. Une chose est certaine, tout acte raciste est intolérable. Ce n'est pas concevable que cela soit encore présent dans la société actuelle.

J'ai passé plusieurs années en Roumanie (NDLR : il a entraîné le CFR Cluj). J'ai donc participé à plusieurs matches sifflés par ces arbitres. Je n'avais jamais eu l'idée que ces arbitres pourraient avoir ce genre de discriminations.

C'est important que l'UEFA voit exactement ce qu'il s'est passé. Et s'il y a ce genre de comportement il faut les punir ! Ces comportements n'ont pas leur place dans la société et dans les stades de foot où les valeurs de base du sport doivent être mises en avant. Les joueurs ont eu la bonne réaction en quittant la pelouse !

Achille Webo, légende du football camerounais.
Achille Webo, légende du football camerounais. / Xavier Laine/Getty Images

Véritable légende au Cameroun, Samuel Eto'o est-il en contact avec vous ?

Il est proche du président de la fédération. Ils échangent beaucoup tous les deux. Samuel Eto'o reste également très proche de la CAF. Pour ma part, j'ai très peu de contact avec lui. Quand on s'est rencontré, il m'a souhaité bonne chance pour la sélection. Il est très important pour le foot camerounais. Je ne serais pas surpris de le voir récupérer un poste au Cameroun ou pour la CAF !

Avant votre expérience à la tête du Cameroun, vous avez été en charge de nombreux clubs. Quelles sont les différences entre le rôle de sélectionneur et d'entraîneur ?

La première différence, c'est le contact avec les joueurs. On ne travaille plus tous les jours avec notre groupe. Le travail de terrain se fait sous plusieurs mois et il y a un temps de préparation très court. En une dizaine de jours, il faut préparer deux matches. Une situation compliquée surtout quand l'on sait qu'il faut parfois un jour pour que les joueurs puissent rejoindre leur sélection. Ce qui rend encore plus court le temps d'adaptation.

Ensuite, il faut également s'appuyer sur la culture professionnelle et tactique que les joueurs ramènent de leur club, pour en tirer le meilleur. C'est un travail très important pour le staff. Il faut donner les meilleures conditions possibles aux joueurs. Ils ont alors de meilleures chances de faire de grands matchs.