Euro Féminin 2022

Interview : Les confidences de Laura Agard sur le football en Italie et son expérience en Serie A

Steeven Occhipinti
Laura Agard évolue désormais avec l'AC Milan.
Laura Agard évolue désormais avec l'AC Milan. / Jonathan Moscrop/GettyImages
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Désormais, de nombreuses joueuses françaises évoluent en Serie A. Laura Agard a été l'une des premières à rejoindre le championnat italien. La défenseure de 32 ans avait rejoint la Fiorentina en 2018. Elle porte aujourd'hui le maillot de l'AC Milan, depuis 2020.

L'ex-joueuse du Montpellier HSC ou de l'OL nous a accordé une interview. Elle est notamment revenue sur ses débuts en D1 Arkema, son départ en Italie, mais également sur l'Euro féminin à venir l'été prochain.


Comment avez-vous débuté le football ?

Plus jeune, toutes les semaines, j'essayais un nouveau sport. Mais c'était vraiment le foot qui m'intéressait. J'ai d'abord joué avec les garçons, parce que les équipes féminines n'existaient pas encore. Ensuite, mon père travaillait au TOAC, à Toulouse. Il connaissait la structure. J'ai pu intégrer l'équipe féminine. En moins de 13 ans, on jouait alors contre les équipes masculines.

Après avoir fait vos débuts à Toulouse, vous partez très tôt à Montpellier, en 2006. Comment expliquer ce départ ?

C'était encore très rare de changer de club, parce qu'il n'y avait pas toutes les structures de sports études. À Toulouse, il n'y avait que des joueuses de la région, de Montaubau, d'Agen, d'Albi... De Toulouse, tu n'allais pas jouer à Paris, ou à l'étranger. Quand je suis partie à Montpellier, c'est parce qu'il y a eu des choses qui ont changé. Mais ça restait quand même dans la région. Je ne suis pas partie à Guingamp, à Paris ou à Juvisy. Si tu regardes tous les effectifs, on retrouvait souvent des filles de la région.

En 2008, vous prenez part à la Coupe du Monde U20. Vous allez jusqu'en demi-finale. Est-ce que ça reste un moment marquant de votre carrière ?

J'avais 18/19 ans. C'est vrai que c'était notre première Coupe du Monde. Parce qu'à l'époque, jusqu'en moins de 17 ans, il n'y avait pas l'Euro ou la Coupe du Monde. Désormais, c'est différent. Ce sont des supers souvenirs. Surtout avec le parcours qu'on a fait... Avec quelques joueuses que je côtoie, on en reparle encore. En plus, c'était au Chili. On a eu la chance de rester pratiquement un mois, jusqu'à la fin. Donc, pour moi qui aime voyager aussi, c'est vrai que c'était une super expérience.

Pour vos 20 ans, vous subissez toutefois une grave blessure, qui vous coupe dans votre élan. Une blessure qui vous tient éloignée des terrains durant de longs mois.

J'ai pratiquement passé deux saisons blanches. Et c'est vrai, qu'encore une fois, à l'époque on n'était pas professionnelles. On s'entraînait entre 3 et 5 fois par semaine, le soir. Donc, tu travaillais ou tu étudiais la journée. Il n'y avait pas les soins... Quand je me suis blessée, j'ai donc privilégié les études.

"De remporter une Coupe du Monde des clubs avec l'OL, ça reste le plus beau titre de ma carrière. "

Laura Agard

Quand vous décidez de quitter Montpellier pour rejoindre Rodez en D2, en 2009, vous privilégiez donc les études ?

Oui, et aussi par rapport à cette blessure. Parce que je me blesse à l'intersaison. Je crois qu'à l'époque ce n'était pas sûr que je parte de Montpellier. Puis en fait, j'avais des amis à Rodez. Je sais que c'était un club qui tenait à moi. Après, c'est vrai que sur les deux ans, je n'ai pas fait beaucoup de matches, avec la blessure. Mais ça m'a permis de continuer mes études et en même temps d'avoir cette possibilité de jouer les week-ends.

En 2012, vous rejoignez l'OL. Vous avez déjà un palmarès bien garni. Et vous gagnez la Coupe du Monde des clubs. Est-ce que ça reste le plus trophée de votre carrière ?

J'ai l'habitude de dire, par rapport au niveau, que c'était vraiment l'apogée. Il n'avait que très peu d'éditions (il n'y a eu que trois éditions, ndlr). C'est au-delà de la Coupe d'Europe ! En plus, j'ai eu l'occasion de jouer les deux matches. De remporter une Coupe du Monde des clubs avec l'OL, ça reste le plus beau titre de ma carrière.

Dans la foulée, vous décidez de partir sur le foot à 5. Pourquoi prendre cette décision ?

Il y a plusieurs choses, mais surtout personnelles. Je n'ai eu aucun problème à Lyon, avec le staff, avec les joueuses. Ça a vraiment été un choix personnel.

En 2016, après un retour à Montpellier, vous êtes convoquée avec la France A'. Vous n'avez toutefois jamais joué avec l'équipe première des Bleues. Est-ce un regret de ne pas avoir pu franchir ce cap ?

Des fois, je me demande si ça n'a pas été un jugement des sélectionneurs par rapport à mon parcours un peu atypique. Le fait d'être partie en deuxième division, d'être revenue après les trois opérations, de passer au foot à 5... C'est peut-être aussi le profil. C'est plus le profil de l'ancien libéro qui me caractérise. C'est vrai qu'aujourd'hui, il n'y a plus trop ce profil-là. Mais, je n'ai pas de regret. J'ai toujours tout donné quand je me suis entraînée, j'ai toujours cherché à être professionnelle, en donnant le maximum. Après, il y a des choix. Et je les ai toujours respectés.

C'est en 2018 que vous rejoignez l'Italie et la Fiorentina. Pourquoi avoir pris cette décision ?

J'étais encore sous contrat à Montpellier, et je me sentais très bien au club. Cependant, depuis assez jeune, je me suis toujours dit que j'avais envie de vivre à l'étranger. À un moment, j'ai pensé à faire mon métier à l'étranger. J'avais plusieurs propositions. Et c'est la Fiorentina qui a le plus insisté. L'Italie m'a toujours attiré. Je n'ai même pas regardé l'effectif, le palmarès ou la structure. J'ai décidé de tenter le coup.

Surtout que le foot italien ne cesse de progresser. Ces dernières années, les gros clubs arrivent. Et maintenant, le niveau du championnat italien est au niveau des plus grands en Europe.

Exactement. C'est la quatrième saison que je suis ici. Même s'il y a eu l'année du Covid qui a été interrompue. Mais vraiment, je vois la différence. En quatre ans, ça a totalement changé. Là, il n'y a plus vraiment de petits clubs. Au niveau des structures, c'est à peu près correct de partout.

Le championnat reste également très serré. Les équipes de tête ne se tiennent qu'en très peu de points...

La première année, quand tu jouais l'une des cinq-six équipes du bas de tableau, tu te disais que ça devrait passer. Désormais, c'est vrai qu'il n'y a plus ça. Tu regardes le classement aujourd'hui et tu le verras en fin de championnat. Il risque d'y avoir des surprises. C'est beaucoup plus plaisant pour tout le monde.

Vous arrivez à l'AC Milan en 2020. Comment se passent ces deux premières saisons en Lombardie ?

L'année dernière, le contexte était un peu particulier, par rapport aux conditions sanitaires, qui affectaient tout le monde. On a quand même eu la chance de jouer. Après, jouer sans public donnait un peu l'impression d'être à l'entraînement. On a fait une grande saison au final, puisqu'on finit deuxième derrière la Juventus. On se qualifie pour la Ligue des Champions. Et ça s'est joué sur les deux dernières journées. Ça a été assez intense émotionnellement.

Il y a tout nouveau format, en Ligue des Champions, cette année. Et vous avez pu la disputer assez souvent dans votre carrière. Quel regard portez-vous sur ce nouveau format ?

C'est un peu plus compétitif. Ça ressemble plus au format des équipes masculines. J'ai eu la chance de la jouer avec Montpellier, Lyon en France, puis la Fiorentina en Italie. Avec la Fiorentina, vu qu'on ne faisait pas partie des grands clubs, on sait qu'on ne peut pas aller très loin. Désormais, certains clubs ont un peu plus d'espoir, dans des matches allers-retours. C'est plus étalé. C'est quand même plus intéressant. Tu as plus de matches, tu engranges plus d'expérience. Après, on voit que les équipes qui sont sorties restent quand même les plus grosses, mais je pense que pour les autres ça reste intéressant.

Il y a quand même quelques surprises, avec Chelsea, dernier finaliste, qui a pris la porte dès la phase de poules !

C'était justement la Juventus qui était dans le groupe un peu de la mort. Je suis allée au stade les voir contre Chelsea. J'avais pu regarder à la télé contre Wolfsburg. Pour moi, elles méritent amplement leur place aujourd'hui. On voit bien que l'écart se réduit. Au début, tu te dis ça va être compliqué. Elles ont Chelsea, elles ont Wolfsburg, qui ont plus d'expérience. Mais, sur le niveau, je ne suis pas surprise.

"Le foot français doit accélérer, s'il ne veut pas perdre de grosses joueuses."

La joueuse de l'AC Milan.

Vous avez pu jouer en France et en Italie. Quelles sont les différences entre la D1 Arkema et la Serie A ?

En Italie, c'est assez connu pour ça, il y a un côté tactique. On fait quand même pas mal de vidéos sur l'adversaire. On travaille beaucoup les sorties de balle à partir de la gardienne. Toutes les équipes, même celles du bas de tableau, jouent court. C'est très rare de voir une gardienne dégager. C'est vraiment ça le premier aspect qui m'a marqué en Italie. On demande aussi directement aux premiers attaquants de défendre. Ensuite, ça correspond aussi aux caractéristiques des Italiens qui sont un peu sanguins, où il faut aller très vite vers l'avant. Je suis défenseure, je joue à gauche, après je joue à droite, puis je rejoue à gauche, tu te fais réprimander par l'entraîneur et les joueuses. À un moment, il faut y aller, il n'y pas trop de patience on va dire (rires).

Il y a l'Euro qui va se jouer cet été. C'est un rendez-vous important pour le foot féminin en France. Déjà quelles sont les chances que vous donnez à cette Équipe de France ? Est-ce que vous les voyez comme les favorites ?

Honnêtement, je ne regarde pas trop l'Équipe de France à la télé. Après, j'avais quand même regardé la Coupe du Monde. Je pense que la France, ça reste un grand nom. Il faut désormais qu'elles arrivent à avoir un trophée pour qu'elles soient prises au sérieux. Quand tu as un trophée, les gens se taisent un peu plus. Tu es un peu plus respectée. Ce sont des joueuses qui jouent dans des grands clubs, qui ont beaucoup d'expérience ou des jeunes en devenir, donc je pense qu'elles auront leur chance. Après, ça se jouera sur le moment.

Vous êtes en Italie. Est-ce que vous pensez que la sélection italienne peut être l'une des belles sensations de cet Euro ?

Elles peuvent faire quelque chose. Après, c'est pareil, l'Italie devra arriver en forme le jour J. Elles ont un gros noyau qui joue à la Juventus, qui se connaît depuis pas mal de temps. Je pense qu'elles auront amplement leur chance. Après c'est pareil, il y a aussi un peu de fatigue qui arrive. Cette saison, on le voit depuis janvier, il y a quand même pas mal de blessées, un peu dans tous les clubs. Je ne sais pas en France. Mais je le vois ici en Italie. Est-ce que les corps, les esprits ne seront pas un peu fatigués ? Les joueuses enchaînent les matches et n'ont pas trop de repos. À mon avis, ça dépendra vraiment de l'état de forme en fin de saison.

Comment jugez-vous l'évolution du football féminin ? Est-ce que vous pensez qu'il évolue dans le bon sens ?

Quand je vois quelques clubs français qui sont encore semi-pros, qui ont un peu de difficulté, je me dis que ça n'a pas trop changé. Maintenant, des clubs comme la Juventus, le Milan ou l'Inter vont essayer de mettre les moyens, en Italie. L'année prochaine, en Italie, ça va devenir professionnel. En Espagne, ça va aussi passer professionnel. En Angleterre, ça l'est déjà. En Allemagne aussi. Au final, si maintenant une joueuse a le choix entre le championnat anglais, allemand, italien, espagnol et français, ça ne sera peut-être pas la France qui fera rêver. Parce qu'à part Lyon et Paris... Quand je vois Bordeaux, Montpellier, ce sont des clubs il y a 3/4 ans tu te dis, qu'ils vont mettre les moyens. En fait, ça dure un an... Après, il y a aussi eu la crise sanitaire qui a sûrement impacté beaucoup de clubs. Donc, je ne sais pas exactement ce qui est mis en œuvre actuellement, ou ce qui va être mis en œuvre, mais il faut se bouger.

En Italie, je vois déjà de nombreuses joueuses qui sont arrivées en quatre ans. J'ai été la première Française, maintenant il y en a plusieurs. Il y a des filles qui me demandent comment ça se passe. Des journalistes qui s'y intéressent. Et après l'Italie, nous en France, on adore (rires). C'est peut-être plus sympa pour y vivre. Vu que je n'ai plus trop les pieds en France, je ne sais pas trop. Pour moi, le foot français doit accélérer, s'il ne veut pas perdre de grosses joueuses. Et faire en sorte que le niveau soit peut-être un peu plus homogène.

On a l'impression que la Fédération s'occupe plus de l'équipe nationale que du championnat.

C'est le regard que j'ai depuis quatre ans. Des clubs comme, par exemple Fleury, je n'ai rien à enlever à Fleury, mais tu te dis bon Fleury, qu'est ce que c'est ? Tu te dis une étrangère qui se dit je vais jouer à Fleury... Et mine de rien, c'est un club qui reste dans les 4-5-6 premiers. Tu te demandes est-ce que ça fonctionne ? Est-ce qu'ils mettent plus de moyens que par exemple une équipe comme Bordeaux ? En France, il faudrait qu'il y ait des moyens mais sur du long terme. Parce que quand je vois depuis quatre ans le nombre de demandes pour savoir le niveau de tel ou tel club, en Italie. En France, si tu n'es pas une très très grande joueuse, tu ne peux pas aller ni à Lyon ni à Paris. Pourquoi ne pas aller à l'étranger ?

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