Coupe de France : Club Franciscain, le Petit Poucet étendard du football d'outre-mer

Kristen Collie
Stéphane Abaul et le Club Franciscain affronteront Angers en 16es de finale de Coupe de France.
Stéphane Abaul et le Club Franciscain affronteront Angers en 16es de finale de Coupe de France. / Briony painter/90min
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Pour la première fois de leur histoire, les Martiniquais du Club Franciscain vont disputer les 16es de finale de la Coupe de France, ce dimanche (18h30), face à Angers. Une rencontre de prestige pour un Petit Poucet dont l'épopée est aussi singulière qu'inédite. Reportage.


Le monument du football martiniquais part à la conquête de l'Hexagone. Dans un contexte pour le moins singulier, le Club Franciscain et ses 50 titres nationaux poursuit sa périlleuse épopée à Angers, dans le cadre des 16es de finale de la Coupe de France.

"J’avais un rêve personnel : faire un beau parcours en Coupe de France. J’ai rejoint le Club Franciscain en sachant qu'en Martinique, ils étaient les mieux armés pour assouvir ce rêve. "

Patrick Cavelan, coach Club Franciscain

Pour l'Histoire

Vainqueur aux tirs au but (1-1, 3-1 aux TAB) des Guyanais de Sinnamary en 32es de finale, le 30 janvier dernier, les hommes de Patrick Cavelan ont déjà marqué l'histoire, en devenant le premier club martiniquais à atteindre ce stade de la compétition.

"Ce fut beaucoup d’émotions et de suspense, se remémore Patrick Cavelan, l'entraîneur du Club Franciscain et figure emblématique du football martiniquais. Les deux équipes croyaient en leur chance avec une qualification historique en jeu. Le match était tendu, sur un terrain détrempé, à la limite du praticable, qui nous a empêché d’asseoir notre jeu. Finalement, ça s’est terminé en apothéose sur une séance de tirs au but".

Auteur du but égalisateur, le capitaine et âme de cette équipe, Stéphane Abaul, retrace avec émotion cette qualification historique :

"Je voulais montrer l'exemple. Marquer dans un match aussi important c'était un immense bonheur. On a écrit une page de l'histoire du football martiniquais", résume-t-il.

"Juste après la victoire, on n’a pas pris l’ampleur de ce qu’on avait accompli, admet Cavelan. C’est en prenant du recul et en s’apercevant qu’au début de la compétition il y avait plus de 7000 clubs engagés qu’on constate qu’on fait partie des 32 derniers… C’est vraiment exceptionnel."

"Les joueurs croient en notre projet et adhèrent à notre philosophie de jeu. C’est la qualification de tout un club. "

Patrick Cavelan

De retour en terre martiniquaise, l'accueil est en tout cas à la hauteur de la performance :

"Nos supporters nous ont attendu à l’aéroport, on a reçu plein de messages, on est vraiment fier d’avoir apporté un peu de gaité en Martinique en cette période de pandémie", souligne, sans céder à l'euphorie mais avec le calme qui le caractérise, le technicien de 44 ans.

Aux doux souvenirs de 2015

Avant les Martiniquais, seuls deux représentants d'Outre-Mer ont réussi à se hisser en 16es de finale de la Coupe de France. En 1989, les Guyanais du Geldar de Kourou (éliminés par le FC Nantes, 3-0 et 8-0) ont ouvert la voie, avant d'être imités par les Réunionnais de la JS Saint-Pierroise (battus par Epinal 1-0 après prolongation), la saison dernière.

Le club Franciscain n'en est cependant pas à son premier coup d'essai. Cette performance fait écho à l'autre authentique exploit réalisé six ans plus tôt, où après des victoires face à des pensionnaires de CFA 2 (Sainte-Geneviève, 0-2) et de DH (Lormont, 0-2), les Ultramarins s'offrent le privilège d'affronter le FC Nantes.

Stéphane Abaul face à Jordan Veretout en 2015, lors du 32es de finale de Coupe de France face au FC Nantes.
Stéphane Abaul face à Jordan Veretout en 2015, lors du 32es de finale de Coupe de France face au FC Nantes. / JEAN-SEBASTIEN EVRARD/Getty Images

Une cinglante défaite 4-0, avec notamment un but signé Valentin Rongier, mais une expérience inestimable et riche d'enseignements :

"C'est une équipe de Ligue 1, mais on a vu qu'on les avait mis en difficulté sur certaines phases, se rappelle Stéphane Abaul, capitaine ce jour-là. Personnellement, j'ai retenu les erreurs qu'on a commises, notamment dans la préparation, et j'en ai parlé au coach pour qu'on puisse rectifier cela contre Angers".

Angers, un "privilège"

Après cet enrichissant périple, les Martiniquais retrouvent donc le Pays de la Loire, à 8.000 kilomètres de leur île, en héritant du club angevin pour ces 16es.

"On ne va pas se le cacher on était un peu déçu, car avec la formule actuelle, on aurait aimé jouer un club amateur afin d’avoir une plus ample chance de poursuivre l’aventure, nous confie Patrick Cavelan. Après, ce n’est pas donné à tous les footballeurs amateurs d’affronter une Ligue 1, donc on prend ça comme un privilège."

Angelo Fulgini est perçu comme le meilleur joueur d'Angers cette saison.
Angelo Fulgini est perçu comme le meilleur joueur d'Angers cette saison. / Eurasia Sport Images/Getty Images

"On aurait aimé affronter l'OM ou Montpellier, mais ça reste un bon club de Ligue 1, affirme quant à lui Abaul. J'ai hâte d'affronter leur numéro 10, (Angelo) Fulgini, j'espère qu'il sera sur le terrain, même si Angers risque de faire tourner."

Afin de préparer au mieux cette rencontre, Patrick Cavelan et son staff ont eu l'honneur d'avoir accès au prestigieux Centre National du Football de Clairefontaine :

"On a eu des infrastructures de haut niveau pour notre préparation. De plus, on est ensemble H24. C’est un vrai privilège pour nous. On est des footballeurs amateurs et en Martinique on ne peut que s’entraîner le soir. Là on peut travailler plus en profondeur."

Naturel outsider de cette rencontre, le coach martiniquais misera sur la force mentale de son équipe pour créer l'exploit :

"C’est un groupe qui vit ensemble depuis longtemps avec un état d’esprit quasiment sans faille. Ensuite, on a des joueurs de qualité qui ont joué la Gold Cup et ont une belle expérience. Des joueurs qui auraient pu évoluer sur la scène nationale mais qui n’ont pas eu la chance de se faire repérer."

Stéphane Abaul, prophète en son pays

Toute épopée a besoin d'un héros, ou d'une figure à laquelle s'identifier. Présent depuis ses 6 ans au club, Stéphane Abaul est l'âme de cette équipe et sera le joueur à suivre, ce dimanche.

Chef d'orchestre et capitaine du Club Franciscain, c'est lui, en bon leader, qui a égalisé face à Sinnamary en 32es de finale.

"Stéphane, c’est un joueur pétri de qualité et avec un grand cœur. Techniquement il est propre, avec un gros volume de jeu. Il est au-dessus, c’est vraiment le métronome de l’équipe avec Yann Thimon", adoube Patrick Cavelan, qui l'a également eu sous ses ordres lors de son passage sur le banc de la sélection martiniquaise, entre 2011 et 2013.

"Il fait partie de ces joueurs qui auraient pu faire une belle carrière pro en France. "

Patrick Cavelan

"Lorsque j'avais 19 ans, des recruteurs de Métropole sont venus aux renseignements et m'ont supervisé lors de mes participations à la Gold Cup. Mais ça n'a jamais abouti et cela fait 23 ans que je suis au Club Franciscain", précise le milieu offensif, aujourd'hui âgé de 29 ans et exemple absolu de fidélité.

"J'ai joué contre Jonathan David et Alphonso Davies"

Porte-étendard du Club Franciscain, Stéphane Abaul est également le vice-capitaine de la sélection martiniquaise, avec laquelle il a participé à la prestigieuse Gold Cup.

Stéphane Abaul, capitaine de la Martinique face à Cuba en Gold Cup.
Stéphane Abaul, capitaine de la Martinique face à Cuba en Gold Cup. / Matthew Stockman/Getty Images

"J'ai joué trois Gold Cup avec la Martinique en 2013, 2017 et 2019. Mon meilleur souvenir est mon but il y a deux ans contre Cuba où on gagne 4-0, alors qu'on devait les battre 3-0 pour espérer se qualifier."

Lors de cette édition 2019, l'homme aux 9 buts en 56 sélections a l'honneur d'affronter des joueurs de classe mondiale. Contre le Canada, il affronte un certain Alphonso Davies, pas encore la star qu'il est aujourd'hui au Bayern Munich, mais également Jonathan David, l'actuel attaquant du LOSC, auteur, par ailleurs, d'un doublé contre les Matinino.

"Ce sont des joueurs qu'on voit à la télé, ça fait rêver. C'est une fierté de les affronter. "

Stéphane Abaul
Alphonso Davies face à la Martinique lors de la Gold Cup.
Alphonso Davies face à la Martinique lors de la Gold Cup. / Jayne Kamin-Oncea/Getty Images

Face au Mexique, futur vainqueur de cette édition et neuvième nation au classement FIFA, la Martinique réalise une prestation admirable (défaite 3-2) face aux partenaires de Raul Jimenez, buteur ce jour-là. "On a montré qu'on pouvait se mettre au niveau de ces nations", analyse avec une légitime et immense fierté Abaul, capitaine lors de cette rencontre.

Rare lumière sur le football martiniquais

Ce 16e de finale est une opportunité unique de mettre les projecteurs sur le football martiniquais, encore dans l'ombre du football réunionnais notamment, où Dimitri Payet en est le principal ambassadeur.

Premier de son championnat de Régional 1, le plus haut échelon de l'île caribéenne, aussi appelé le Trophée Gerard-Janvion (41 points en 11 journées. 10 victoires, 1 défaite, 35 buts marqués), le Club Franciscain endosse le rôle de locomotive, mais n'est pas la seule équipe à porter haut l'étendard du football martiniquais :

"Selon moi, les meilleures équipes, qui concentrent les meilleurs joueurs de Martinique comme nous, Golden Lion ou la Samaritaine, ont un niveau National 3 voire National 2."

Patrick Cavelan

"On constate une réelle progression avec des coachs de mieux en mieux formés et des dirigeants qui ont pour politique de faire progresser le football martiniquais, se réjouit le coach du Club Franciscain, également passé par l'Essor-Préchotain. On n’est pas encore au niveau des équipes du National en France, mais on est sur la bonne voie."

"En 2014-2015, on bat Sainte-Geneviève et Lormont des clubs de CFA et DH. On peut largement rivaliser avec des équipes de ce niveau", argue sans contestation possible Stéphane Abaul.

Parmi les joueurs les plus talentueux formés sur l'île, les plus emblématiques sont Emmanuel Rivière, ancien attaquant de l'AS Saint-Etienne et de l'AS Monaco, aujourd'hui à Crotone en Serie A et surtout Wendie Renard, capitaine des Bleues et de l'Olympique Lyonnais. Des "sources d'inspiration" pour tous les jeunes footballeurs martiniquais.

"La Martinique produit de plus en plus de talents. On a des jeunes qui émergent et des joueurs qui ont la trentaine mais qui n’ont pas pu passer le cap", souligne Cavelan, cousin de la défenseur aux 121 sélections.

"Parmi les jeunes à suivre je peux vous citer Enrick Reuperné (22 ans) de l’Aiglon du Lamentin, Tarik Cavelan (19 ans) mon fils et Quentin Annette (23 ans) chez nous qui a un abattage athlétique impressionnant, Bryan Henriol (21 ans) du Club Colonial… la liste est longue."

Au Club Franciscain de briller contre Angers, ce dimanche, pour définitivement aimanter les regards sur la Martinique et permettre à ses futures prodiges de plus amplement rêver d'une carrière professionnelle.

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