C'est l'un des évènements de cette fin d'année littéraire. 90min oblige, nous ne pouvions pas rater la sortie du livre consacré à Zinedine Zidane. Héros de France 98 pour les anciens, entraineur à succès du Real Madrid pour les plus jeunes, Zizou est un monument du football français, espagnol et international. Certains collègues de la rédaction brésilienne de 90min nous ont même confié que ZZ était le joueur le plus élégant qu'ils aient jamais vu jouer.


L'auteur de l'oeuvre, sobrement intitulée Zidane (éditions Flammarion), n'est autre que Fred Hermel. Consultant RMC et l'Équipe à Madrid depuis trente ans, il est un fin connaisseur du football espagnol, de la Casa Blanca et a la chance de côtoyer l'entraineur ​Merengue depuis son arrivée de l'autre côté des Pyrénées.


Il nous a ouvert les portes de sa maison dans la capitale espagnole. Fidèle à son personnage que les auditeurs de RMC connaissent bien, riche d'une relation qui dure maintenant depuis 18 ans, admiratif et bienveillant, il n'en demeure pas moins un journaliste rigoureux qui n'évite aucun sujet.


Fred, bonjour, vous avez écrit un livre sur Zinedine Zidane, probablement le plus grand joueur français de tous les temps. Cela fait 18 ans que vous le suivez, mais avez-vous découvert de nouvelles anecdotes en écrivant ce livre ?


Oui parce que ce livre raconte 18 ans de notre relation, c’est la grande histoire de Zidane à travers notre petite histoire à nous. C’est rempli de petites histoires quotidiennes où nous avons échangé, mais il y a aussi des témoignages de gens importants dans sa vie. Il y a Christophe Dugarry, Carlo Ancelotti, David Bettoni son adjoint, avec qui il est ami depuis ses 16 ans à Cannes. Avec Duga ils sont amis depuis qu’ils ont 15 ans, depuis les équipes de France jeunes puis à Bordeaux. Il y a aussi Stéphane Plancque qui est dans son staff et qui était au premier entraînement de Zidane à Bordeaux. Il y a plein de témoignages de gens qui lui sont proches et qui ne parlent jamais. Hamidou Msaidié, son 2ème adjoint n’a jamais donné d’interview de sa vie, Bettoni non plus. Ils ont accepté de parler et cela m'a permis de découvrir de nouvelles choses, à travers le témoignage de gens très proches de Zidane qui m’ont fait confiance. J’aurais pu faire ce livre uniquement avec mes souvenirs et ce que je sais de lui, en plus des moments que l’on a passés ensemble. Je l’ai en effet rencontré à la fin de l'écriture pour vérifier plusieurs informations avec lui, ou écarter des doutes. J’ai pensé que le témoignage de gens qui le connaissent depuis longtemps pourrait enrichir le livre.


Vous venez de parler de confiance. Comment gagne-t-on la confiance de Zinedine Zidane, de sa famille, de ses proches, ses amis, son clan ? On sait d’ailleurs que Zidane est quelqu’un de discret, qui maîtrise sa communication et qui cloisonne beaucoup sa vie privée et sa vie professionnelle.


En fait c’est le temps. C’est le temps qui a créé la confiance. C’est 18 ans de vie commune.


C’est une de vos marques de fabrique, vous créez facilement un environnement de confiance, même avec les joueurs qui viennent d’arriver en Espagne.


Oui parce que je pense être quelqu’un d’honnête. Je ne crois pas en l’objectivité. L’objectivité c’est le recours facile des mauvais journalistes. Ceux qui parlent d’objectivité sont ceux qui n’ont pas de contacts. Ils parlent sans connaitre. Ils ne connaissent pas les gens. Ils restent dans leurs bureaux. Moi j’ai une éthique de vie qui vaut pour mon métier. J’essaye d’être honnête, c’est déjà pas mal. Je ne suis pas objectif parce que je ne suis pas un objet, je suis subjectif car je suis un sujet. J’en parlais l’autre jour avec Jean-Michel Apathie, qui est aussi auteur chez Flammarion, on s’y est croisé. Sur son compte Twitter il a publié “Le journalisme n’est pas l’objectivité mais le contrôle de la subjectivité”. Je pense que c’est une très belle définition.


Naturellement quand tu connais quelqu’un depuis 18 ans, quand tu vis des trucs forts avec lui, tu ne peux pas être froid puisque tu es un être humain. Par contre il faut contrôler, et mettre la distance nécessaire pour pouvoir faire ton métier de journaliste. Je pense que je suis, comme devraient être les autres journalistes, sympa et ouvert aux autres. C’est un métier d’ouverture vers l’autre, tu vas t’intéresser à l’autre. Je ne m’intéresse pas qu’au footballeur, mais à la personne qui est derrière le footballeur, parce que tu ne peux pas les comprendre si tu ne t’intéresses pas à la personne.

Real Madrid's French forward Karim Benze

Je vais vous citer un exemple. Quand ​Karim Benzema arrive à l’âge de 21 ans à Madrid, c’est dur pour lui au début, et il a du mal sur le terrain. J'apprends que tous les soirs il pleure dans sa chambre d’hôtel parce qu’il se sent seul. Et moi je me rappelle du Fred Hermel qui arrive à 22 ans en Espagne et qui pleurait parce qu’il était loin de sa famille pour la première fois. Karim était riche, célèbre, mais il était seul. C’était la première fois qu’il vivait loin de chez lui et loin de la France. Si tu ne comprends pas la vie du joueur, tu ne peux pas comprendre son rendement sur le terrain.


Analyser un joueur uniquement à partir des matchs regardés à la TV, c’est impossible. On essaye de comprendre le joueur sur le terrain à partir de l’homme qu’il est chez lui, son alimentation, sa vie familiale. Ça a une telle influence que je ne peux pas ignorer cet aspect pour parler du footballeur. Et c’est également ça qui s’est passé avec Zidane.


Vous dîtes que pour mieux faire votre métier, vous vous intéressez avant tout à l’homme, et vous lui montrez de l’intérêt pour que derrière il vous témoigne un respect. C'est cela qui vous permet d’établir une relation avec lui ?


Non, ce n’est pas ça. Je m’intéresse à lui, donc naturellement quand vous vous intéressez à des gens, que vous n’êtes pas là pour le descendre, pour le juger - un journaliste n’est pas un juge, c’est un transmetteur d’informations - donc moi j’essaye de comprendre.


Mais vous pouvez donner votre opinion aussi.


Oui, mais ça c’est autre chose. L’opinion c’est bien, mais c’est une partie infime du journalisme. Le journalisme c’est d’abord la recherche et la transmission de l’information. Et après tu peux te faire une opinion car tu as les infos. Te faire une opinion quand tu ne connais pas le joueur, ça ne sert à rien. J’estime que je peux parler de Zidane, de Benzema, de Cristiano parce que je les connais aussi en privé.


Pouvez-vous nous décrire votre relation avec Zinedine Zidane. Comment l’avez-vous rencontré, et quelle est la nature de votre relation ? Est-ce uniquement professionnel ? Amical ? Ou un entre deux ?


La rencontre, je la décris dans l’avant propos du livre. C’est en juillet 2001, je viens juste d’être recruté par RMC et l’Équipe, et je le vois à Valdebebas pour son premier entraînement. Il y avait eu la présentation mais il y avait beaucoup de gens à ce moment là et donc pas d'échange. À l’époque on avait un contact quotidien avec les joueurs, c’était très ouvert, même dans les grands clubs comme le Real. Je m’approche de lui et je me présente, “je suis Fred Hermel, correspondant RMC et l’Équipe à Madrid, bienvenu à Madrid, je crois qu’on va beaucoup se voir”. Il me répond simplement “oui, on va beaucoup se voir”.


Il ne me connaissait pas, j’étais avant tout un journaliste d’informations générales. Mais on a commencé à se fréquenter, je faisais mon travail de journaliste, puis peu à peu, peu à peu,... On a continué à se voir même quand il a arrêté sa carrière, de temps en temps à l’occasion. La confiance s’est installée. J’allais le voir au Castilla (l’équipe réserve du Real Badrid ndlr). Voilà, c’est 18 ans de relations. Je sais qu’un jour il a dit de moi : “Fred Hermel, je l’aime bien parce qu’il ne va jamais me baiser”. Il a dit ça quand en 2005 on a fait le film sur lui. Il a dit ça à un distributeur de cinéma à Paris. C’est une relation de confiance.


Mais je tiens à préciser que ce n’est pas mon ami. Il n’est jamais venu chez moi. J’ai deux amis dans le football, Carlo Ancelotti et Philippe Montanier. Ce sont des gens qui sont venus manger ici, avec qui on a fait des fêtes, on a passé des Nouvel An ensemble. J’étais au mariage de Carlo à Vancouver, quand il était entraîneur du Real. Ça c’est une relation d’amitié. Zizou ce n’est pas le cas.


On ne pourrait pas être amis, c’est la personne sur qui je travaille le plus. Il y a une distance naturelle qui s’est installée entre nous. On ne cache pas la bonne relation que nous avons voire même la tendresse que l’on a l’un pour l’autre mais à côté de ça, il y a une distance qui me permet de faire mon métier, et lui qui lui permet d’être avec moi comme un entraîneur sur qui j’écris. Ce n’est pas calculé, on en a d’ailleurs parlé de cette distance. On se sent bien tous les deux dans cette distance là. Mais ce n’est pas mon ami, et je ne suis pas son ami.


Dans le livre je raconte d’ailleurs que je suis allé plusieurs fois chez lui, mais c’était dans son jardin, dans son bureau, mais je ne suis jamais rentré dans sa maison, dans le lieu de vie. Pour le livre je suis allé à Naples pour interviewer Carlo Ancelotti, qui est l’une des personnes importantes de sa carrière, puisqu’il était son entraîneur à la Juventus, et qu’il était son boss à Madrid lorsque Zidane était 1er adjoint. Il l’a eu comme joueur et comme adjoint donc c’est quelqu’un d’important. Et bien Carlo, quand je vais à Naples je dors chez lui. Ça c’est une relation d’amitié. Zizou, j’ai mangé avec lui, mais pas chez lui, dans des restos, au centre d’entrainement. Un ami c’est quelqu’un qui t’ouvre la porte de son salon, chez qui tu peux dormir, qui t’invite à son anniversaire. Zizou ce n’est pas mon ami, mais on a besoin de cette distance là.


A-t-il été tout de suite bienveillant à votre égard ?


Non. Il se méfiait énormément. Il a fallu un long moment mais c’est normal. J’ai senti sa confiance au bout de quatre ans. Un jour où on revenait du Ballon d’Or, en novembre 2005, on est rentré très tôt le matin en jet privé. Il y avait Di Stafano également, il s’endort et Zizou et moi on commence à se raconter des choses. Et là ça faisait plus de quatre ans qu’il était là. C’est le temps qui crée la confiance.


C’est facile de se prendre pour l’ami de quelqu’un quand on le fréquente au quotidien, comment s’imposer cette rigueur, cette distance ?


Ça c’est l’erreur des gens qui sont mauvais journalistes. Ce n’est même pas une rigueur, dans la vie, je sais qui est mon ami, et qui ne l’est pas. Zizou c’est une connaissance particulière, c’est un être qui a profondément bouleversé mon existence, professionnellement et humainement, mais ce n’est pas mon ami intime. Quand Ancelotti m’invite à son mariage à Vancouver et qu’il y a 60 invités, c’est un vrai ami. Il y a plein de gens qui se croient amis avec tout le monde. Un ami c’est celui qui t’appelle pour prendre des nouvelles.


Montanier l’autre jour m’a appelé pour me demander “comment avance le livre ? tu ne m’appelles plus”, et Ancelotti m’a déjà fait le coup “oh tu m’aimes plus”. Je connais beaucoup de footballeurs mais je n’ai que deux amis. Un pote t’appelle pour savoir comment tu vas, et ça avec Zidane ce n’est pas le cas.


Cela fait 20 ans que vous habitez à Madrid et que vous couvrez notamment le Real, vous n’avez pas une certaine affinité avec le club ?


Moi je ne souffre que pour mon équipe, qui est le RC Lens. Le ​Real Madrid c’est mon travail. Je ne profite pas vraiment des matchs, je ne peux pas les regarder par plaisir, puisque je suis en train de travailler. Si le Real perd à la 88ème minute, je ne veux pas qu’il égalise car j’ai un article à envoyer.


Bien sûr, j’ai une tendresse pour le Real. Je connais la responsable du service presse depuis 26 ans. Je connais Zizou depuis 18 ans, Karim Benzema depuis 11 ans. Je leur souhaite de réussir évidemment. De la même manière j'ai envie que, Griezmann réussisse au Barça. Mais ça ne m’empêche pas de dire qu’il a été ridicule dans sa vidéo “La Decision”. J’étais le premier à dire que Zidane était menacé après son début de saison chaotique. Je ne les protège pas.


Sur Wikipédia, et vos détracteurs utilisent souvent cet argument, on vous reproche d’avoir une peña (groupe de supporters ndlr) à votre nom.


Oui ce sont des supporters du Real Madrid qui m’apprécient qui ont donné mon nom à leur association. Ils habitent dans une petite ville à proximité de Murcie. Ils m’ont contacté pour pouvoir utiliser mon nom. Nous avons fait les procédures légales mais c’est tout. Je suis juste parrain de leur association et je les rencontre de temps en temps. Je ne pourrais pas être socio du Real, cela me paraît évident par éthique professionnelle. Par contre j’aimerais bien être actionnaire du RC Lens (il rit).


Je crois que vous avez été clair sur le fait que Zidane n’est pas votre ami, mais vous êtes le journaliste le plus proche de lui. Quand vous avez décidé d’écrire un livre, avez vous reçu des pressions ou en tout cas des recommandations de la part du clan Zidane ou du Real Madrid ?



(Il fait un cercle avec son pouce et son index) Zéro ! Zéro ! Zidane n’a pas lu un mot de ce livre, avant qu’il ne soit imprimé. Je l’ai vu il y a 15 jours, en privé au centre d'entraînement, et je lui ai donné un bouquin pour lui et un pour sa femme, dédicacés. Et seulement là, il a pu commencer à le lire.



Pensez-vous que c’est parce qu’il vous fait confiance ou parce qu’on exagère son contrôle sur ce qui se dit sur lui ? On le décrit souvent comme une personne qui maîtrise parfaitement sa communication.


Les deux mon capitaine ! Oui il me fait confiance, et ce n’est pas quelqu’un qui contrôle autant qu’on le croit. Il y a beaucoup de fantasmes autour de tout ça. Je sais qu’il ne l’aurait pas fait, mais s’il m’avait demandé de lire le livre avant, j’aurais refusé. Ce n’est pas son livre, c’est le mien. De la même manière, il ne m’a jamais demandé à relire une interview avant publication. Dans toute ma vie professionnelle, je n’ai jamais fait relire une interview. Je refuse. Ni lui ni le Real n’auraient osé demander.


J’ai bientôt 50 ans, ça fait 30 ans que je fais ce métier, et je sais qu’au Real ils ne se permettraient pas. De toute manière ce n’est pas un livre sur le Real, c’est un livre sur Zidane, une icône française. Je l’ai envoyé au Président (Florentino Pérez ndlr) et au directeur de communication parce qu’ils sont cités dedans, et par courtoisie et sympathie. Pour en revenir à Zidane, il n’a rien lu et n’a rien demandé.


Je lui en ai parlé au mois de novembre dernier (2018 ndlr), et on n’en a pas reparlé jusqu’au mois de juin. À aucun moment il ne m’a demandé comment avançait le livre, rien ! Au mois de juin, c’est moi qui l'ai appelé pour vérifier des informations. Donc, nous avons passé un moment important pour vérifier des choses. Il y avait quelques informations délicates que je devais corroborer pour éviter d’écrire des erreurs, notamment à propos de l’argent du Qatar (pour le parrainage de la Coupe du Monde 2022 ndlr). Et là il me raconte tout. Il me dit : “je vais te dire ce qu’il s’est passé”. Même ça il ne m’a pas demandé de le relire.


Parmi tous les témoins, il y en a un seul, important pour ce livre mais que je ne veux pas nommer, qui a demandé l’autorisation à Zizou pour qu’il me parle. Par courtoisie, j’ai donc envoyé un SMS à Zizou et il a donné son consentement sans problème. Les autres l’ont fait naturellement et ce sont des témoignages forts, parce qu’ils se sentaient en confiance. Ils savaient très bien que je ne faisais pas un livre pour détruire Zidane. C’est un livre où je dévoile ma vérité sur Zidane. C’est un livre totalement libre, parce que c’est le mien et pas celui de Zidane.


Vous pouvez nous détailler un peu ce qu’il vous a dit sur la campagne de promotion pour la Coupe du Monde au Qatar en 2022 ?


Vous aurez beaucoup de détails dans le livre, mais je révèle avant tout que Zidane n’est pas un homme d’argent. L’argent qu’il a touché a servi à une cause humanitaire. Il n’a pas mis un centime dans sa poche. Contrairement à ce qui a été dit, ce n’était pas autant d’argent, et cela a servi à la fondation qu’il gère avec son père. Zidane n’est pas un homme d’argent. Il gagne bien sa vie mais ce n’est pas son obsession.


Comme entraineur à Madrid, il gagnait trois fois moins que Mourinho, deux fois moins que Benitez, imaginez ! Quand Florentino Pérez l’appelle pour lui proposer d'entraîner le Real le 4 janvier 2016, il ne parle même pas d’argent. Ce n’est que le lendemain que le directeur général l’appelle pour discuter du salaire et déclarer le contrat à la fédération. Lorsqu’il démissionne en 2006 (à la fin de sa carrière de joueur ndlr) il avait le droit à un an de salaire supplémentaire dans son contrat, mais comme c’est lui qui partait, il y a renoncé. Vous pouvez vérifier, les comptes du Real Madrid sont publics.


Pour continuer sur la réputation de Zidane, on parle de lui comme quelqu’un d’assez colérique. Est-ce que vous avez pu le constater vous-même ?


Oui mais surtout quand il était joueur. Nous avons eu plusieurs prises de bec. Il ne regardait jamais mes articles avant publication mais après… Pour lui, tout ce qui était publié dans l’Équipe était de ma faute, même si je n’étais pas l’auteur de l’article. Une fois entraîneur, ça n’a plus eu lieu. Il a mûri, il a commencé à comprendre le fonctionnement de la presse.


Karim Benzema,Toni Kroos,Zinedine Zidane

Par contre dans le vestiaire, ce sont des colères froides. Deux mois après son arrivée en tant qu’entraineur, quelqu’un de l’intérieur m’a dit “Zidane a plus d’autorité que Mourinho”. Mourinho c’était beaucoup d’autorité devant les caméras, mais dans le vestiaire moins. Zidane il défend toujours ses joueurs devant les caméras, par contre dans le vestiaire…


Il a eu très peu de colères, mais par contre quand il y en a… Il s'énerve rarement, pour garder son autorité sur les joueurs. Il a un tel charisme, que quand il est contrarié ça se voit tout de suite. Il a une autorité naturelle. Aujourd’hui ça parait tellement évident qu’il soit entraineur.

Évident aujourd’hui, mais ça paraissait impossible à la fin de sa carrière. Il l’a lui même dit, et pourtant c’est arrivé.


C’est simple, en octobre ou novembre 2005 il me dit un jour “Moi entraineur ? Jamais !” Et pourtant il a fait l’école de management sportif à Limoges. Ça s’explique par le manque du terrain, du gazon. Il voulait continuer dans le foot et il avait trop envie de travailler. Ce n’est pas quelqu’un qui se tourne les pouces. Un jour il m’a dit “je veux que mes décisions se voient sur le terrain”. Il y a eu une évolution, à partir de sa retraite jusqu’au jour où il a trouvé sa voie.


Et sa voie, c’est le Real Madrid, ce n’est pas le chemin le plus facile pour commencer, même s’il débute avec le Castilla. Quelles sont ses relations avec Florentino Pérez ? Ce sont deux hommes de caractère et qui savent ce qu’ils veulent.


Florentino Pérez est un grand patron. Patron du Real, mais surtout patron d’ACS le numéro un mondial du BTP avec Vinci. Il dirige 150 000 employés dans le monde. Ils sont très proches, mais il ne faut pas oublier que Pérez est un patron, et Zidane un employé, et si les résultats ne sont pas là, le premier visé c’est l'entraîneur.


Florentino Pérez veut que l’on se souvienne qu'il a amené Zidane à Madrid. C’est son oeuvre majeure ! Malgré cela, la relation professionnelle est plus importante que la relation amicale. Si les résultats ne suivent pas, il n’hésitera pas à le remplacer pour le bien du Real Madrid.


Est ce que, comme Christophe Dugarry, le retour de Zidane comme entraîneur, vous a surpris, notamment du fait de sa relation avec Florentino Pérez qui s'était envenimée sur la fin de son premier mandat ?

Zinedine Zidane,Veronique Zidane,Florentino Perez


Je n’y croyais pas. Zidane a quitté le Real car il avait le sentiment d’être arrivé en fin de cycle. Son effectif était arrivé au bout et il m’avait confié qu’il ne pensait pas pouvoir en tirer plus. Entre temps, l’effectif a été un peu modifié, les cadres ont eu une année sabbatique (saison 2018/2019 ndlr) et surtout, il revient pour Pérez. C’est lui qui l’appelle au secours.


Au mois de juin, il devait s’engager pour un autre club. À la Juventus. Mais en mars son ami Florentino Pérez l’appelle, alors il revient. Il revient pour son président, et aussi parce que Zidane est très madridiste et qu’il adore vivre à Madrid.


Et pourtant il y a eu de nombreuses rumeurs de tensions entre les deux hommes ?


Récemment, il a failli se faire licencier, mais en battant Galatasaray il a presque obtenu la qualification en Ligue des Champions. Le football, surtout au Real Madrid, c’est une dictature des résultats.


On parle aussi de tensions autour de la non arrivée de Pogba.


Ici je vais donner mon opinion. Je pense que le club n’a pas tout fait pour recruter Pogba, car ils pensaient pouvoir recruter Neymar sur la ligne d’arrivée. Alors certes, Pogba n’est pas venu, mais Zidane a eu tous les joueurs qu’il avait demandés. Il voulait Jovic, Hazard et Mendy et il les a tous eus.


Est-il allé trop loin dans ses exigences pour Pogba, en refusant Eriksen et Van de Beek et en écartant Llorente et Ceballos ?


Zidane estime que si tu n’as pas Pogba, cela vaut mieux de faire exploser un très bon Federico Valverde, formé à la maison que d’avoir un Van de Beek qui va devoir s’adapter et trouver ses marques. Et Eriksen, ni Zidane ni le club ne le voulaient. Valverde, vous allez le découvrir, il est très fort. Alors certes, le milieu est un peu léger avec Casemiro, Valverde et Kroos comme titulaires et Modric qui peut rendre service. C’est pour cela que Zidane voulait vraiment Pogba comme pierre angulaire de son projet. Maintenant il doit faire sans, un entraineur doit faire avec l’effectif qu’il a.

Fede Valverde

Pour ce qui est de Ceballos, ce n’est pas un joueur pour le Real Madrid. C’est un Özil, un très bon joueur pour un club qui n’a pas besoin de gagner. Llorente avait envie de jouer, et savait qu’il aurait peu de temps de jeu donc il a préféré partir. Zizou il préfère de loin Valverde qui est un compétiteur né. Un membre du staff m’en a parlé il y a deux ans alors que personne ne le connaissait. Il n’y a pas de hasard.


À propos de mercato, avez-vous quelques infos sur la fenêtre d’hiver qui se profile ? Pogba paraît improbable.


On ne sait jamais. Les grands clubs n’aiment pas recruter en hiver mais tout est envisageable. À 150 millions non, mais si Pogba fait le forcing... Et puis cela va dépendre des résultats. SI le 20 janvier ça ne va pas, peut être qu’une arrivée est envisageable, mais si ça tourne bien non. Zidane est satisfait de son effectif, c’est celui qu’il a voulu.


À titre personnel pensez-vous que le mercato estival a été satisfaisant ?


Non car il manque Paul Pogba qui devait être la pierre angulaire. Mais en même temps cela a permis à Valverde d’exploser, ce qui permet à Toni Kroos d’être libéré de tâches défensives. Il est donc beaucoup plus décisif.


On a parlé de Paul Pogba, mais il y a un autre joueur annoncé avec insistance au Real. Kylian Mbappé rejoindra-t-il Madrid ?


Mbappé sera un joueur du Real Madrid, ça me parait évident. C'est comme Zidane en Équipe de France, il y a des destins qui sont tracés. Il sera une grande star au Real Madrid car il a tout pour y réussir. La stratégie madrilène est d'attendre que Mbappé ne prolonge pas pour être en position de force vis à vis du PSG, et je pense qu'il ne prolongera pas. Néanmoins, avec les Parisiens ce sera une négociation amicale car les deux clubs s'entendent bien. Mbappé est un garçon ambitieux qui convoite le Ballon d'Or, et on a plus de chance de le remporter en jouant pour le Real Madrid.


Au niveau des départs, Cristiano Ronaldo a quitté Madrid il y a un an et demi. Comment expliquez-vous ce départ ? Est-ce une erreur du Président Pérez ?


Je vais vous expliquer ce qu’il s’est passé. Cristiano a fait un peu de chantage et ça n’a pas marché. Il a fait une grave erreur en parlant de son départ le soir de la victoire en Ligue des Champions. Il a gâché la fête en attirant les projecteurs sur lui et en éclipsant les trois victoires du Real. Le Président ne lui a pas pardonné. “Tu veux partir ? Tu t’en vas”. Il manque sportivement mais pas dans les coeurs.

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Même Di Stefano qui est une légende du club est parti comme ça. Il a remporté les cinq premières Coupes des clubs champions. Un jour il a menacé son président au sujet du nouvel entraîneur. “C’est lui ou moi”. Le Président Bernabeu n’a pas hésité une seconde et Di Stafano est parti à l’Espanyol Barcelone. C’est ça le Real Madrid, l’institution est plus importante que n’importe quel joueur.


On oublie aussi que CR7 est resté neuf ans et a gagné quatre Ligue des Champions. C’est bon, le joueur est rentabilisé.


Que pensez-vous du niveau de Karim Benzema depuis que Cristiano Ronaldo est parti ?


Karim Benzema

On reconnaît enfin son talent depuis que Ronaldo est parti. C’est le meilleur joueur, le meilleur buteur. Cela permet à tout le monde de comprendre enfin le rôle de Benzema avant. Il était au service de Ronaldo. Depuis son départ, c’est lui qui met des buts, c’est lui qui est décisif. Aujourd’hui c’est le 4ème meilleur buteur de l’histoire de la Ligue des Champions, et il n’est qu’à onze buts de Raul. Il sera très probablement le 3ème meilleur buteur de la C1 après Cristiano Ronaldo et Leo Messi.


Je vais vous dire, pour savoir qui connait le foot, vous demandez à une personne son avis sur Karim Benzema. Et vous savez. Je ne connais pas un seul entraîneur, un seul joueur qui dise du mal de Benzema. Ancelotti m’a confié la chance qu’il avait d'entraîner Benzema. Sans lui, m’a-t-il dit, “la BBC ne marche pas”. Il a écarté toute la concurrence. Il débute sa 11ème saison en tant que titulaire au Real Madrid.


Il y a quand même un entraîneur qui refuse de le sélectionner.


Karim Benzema,Didier Deschamps

Oui, mais ce n’est pas pour des raisons footballistiques, mais des raisons personnelles entre Benzema et Deschamps. Ce n’est pas un problème de vestiaire puisqu’il est adulé au Real. C’est un garçon adorable, ponctuel, bosseur. C’est une raison purement personnelle !


Savez-vous si Zinedine qui accorde beaucoup de confiance à Benzema a échangé à ce propos avec Deschamps ?


Je ne le crois pas et la raison est simple. Zidane en tant qu’entraineur ne supporterait pas qu’un autre entraîneur vienne interférer dans son travail, donc lui ne le ferait pas à quelqu’un d’autre. Respectueux comme il est, cela me paraît impossible qu’il le fasse.


En parlant des Bleus, Zidane sélectionneur, tout le monde en rêve…


C’est écrit, Zidane sera sélectionneur de l’Équipe de France. Il ne me l’a pas dit mais je le sais (il affiche un large sourire). Il n’a pas besoin de me le dire. C’est son destin de la même manière qu’il ira entraîner un jour la Juventus. C’est évident.


Zidane ne peut pas entraîner un club comme le RC Lens. Zidane a besoin d’un très grand club et d’un endroit qu’il connaît. Il connaît la Juve et il aime beaucoup l’Italie. C’est là qu’il a appris la compétitivité. Donc il ira à la Juventus et en Équipe de France.


Quand on demande les meilleurs entraineurs du monde, on cite souvent Guardiola, Klopp, parfois même Mourinho, et rarement Zidane. Comment vous l’expliquez.


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Cela dépend à qui vous posez la question. Si c’est au grand public, vous avez votre réponse. La grande erreur de Zidane c’est de ne pas communiquer sur ses réussites. Il ne sait pas se mettre en valeur médiatiquement. Et la véritable raison, c’est parce que ce n’est pas important pour lui à l’inverse d’un Mourinho. Mourinho s’il gagne c’est grâce à lui, s’il perd c’est la faute des joueurs. J’ai pu le constater ici à Madrid.


Zidane est comme Ancelotti à ce niveau là. Ils considèrent que les joueurs sont plus importants que les entraîneurs. Ils refusent donc de se mettre en avant car ils considèrent que ce sont les joueurs qui gagnent. C’est une évidence pour eux. Les deux ont été des grands joueurs, et ils connaissent la réalité du terrain. En tant que coachs ils sont là pour mettre les footballeurs dans les meilleures conditions pour exprimer leur talent et leurs caractéristiques. Un véritable entraîneur est celui qui utilise le mieux les qualités de ses joueurs, qui les sublime.


Les grands entraîneurs sont ceux qui gagnent. Regardez Vicente Del Bosque. Il remporte trois Ligue des Champions, un Euro, une Coupe du Monde, et pourtant on ne le cite pas. Del Bosque, Ancelotti, Zidane considèrent que les joueurs sont plus importants que l’entraineur.


Et Guardiola ?


Guardiola est aussi un grand entraîneur, mais lui considère qu’il est plus important que ses joueurs. On attend toujours qu’il remporte la Ligue des Champions sans Messi. Pour revenir à Zidane, on reconnaîtra enfin son talent quand il gagnera ailleurs et sans Cristiano Ronaldo.


Zidane pense que le groupe est primordial, à tel point que quand on l’interroge sur un joueur en particulier, il refuse de répondre pour ne pas le mettre en avant par rapport aux autres. Il a été le meilleur joueur du monde, et pourtant il dit souvent que la victoire en Coupe du Monde 98 est due aux remplaçants. Au delà du 11, c’est le groupe qui prime. En tant qu’entraineur il applique la même philosophie. Pour résumer, le foot se gagne avec un groupe et des grands joueurs, pas avec des belles tactiques.


Et Zidane, la gestion des grands joueurs, il maîtrise. En 2016 Cristiano Ronaldo revient blessé de l’Euro. Zidane demande de lui faire confiance et ne le fait pas jouer tous les 5 matchs de Liga, notamment lors des longs déplacements. À la fin de la saison, il termine meilleur buteur de la Ligue des Champions. C’est par des décisions comme celle-ci qu’il a conquis son vestiaire, grâce à son expérience de grand joueur.


Quelles sont les influences de Zidane dans sa manière de coacher ?


C’est l’Italie, c’est Marcelo Lippi et Carlo Ancelotti. Zidane dans son approche est un entraîneur italien. Il a appris la compétitivité et la planification en Italie. C’est là bas qu’il a découvert l’importance de la préparation physique l’été. Lui même n’était pas un monstre physique, il a beaucoup souffert. Pour lui, le travail et le repos sont essentiels.

Claudio Villa Archive

On lui a reproché le lendemain de la défaite à Paris (3-0 en Ligue des Champions ndlr) d’avoir donné une journée de repos à ses joueurs. Dans son esprit il travaille déjà à la planification des sept prochains matchs en vingt et un jours qui suivent. C’est le seul jour où ses joueurs pouvaient rester à la maison. Il pense la même chose des mises au vert. Il préfère que ses joueurs restent tranquillement chez eux plutôt qu’ils viennent à l’hôtel. Pourquoi ? Parce que lui même a été un joueur de haut niveau. Il les comprend.


Zidane coach s’est nourri de son expérience de joueur, de ses entraîneurs et de son premier passage au Real. Il est toujours en apprentissage. Avec son staff, il est toujours au fait des dernières technologies, des études médicales et psychologiques. Ils travaillent et étudient énormément.


Il a été l’adjoint de Carlo Ancelotti, que pensez-vous qu’il ait retiré de cette expérience ?

Zinedine Zidane,Carlo Ancelotti

Il a appris qu’il faut donner un maximum de liberté aux joueurs. Il faut leur donner des lignes directrices, un cadre, mais pas plus. À quoi ça sert de montrer à la BBC comment attaquer ? Ils savent très bien le faire. Par contre, il faut leur donner des consignes à partir du moment où le ​Real a perdu le ballon.


Nous souhaiterions aborder un autre sujet, c’est le lien de Zidane avec la ville de Marseille, et avec l’OM ?


Zidane est très Marseillais. Il y va dès qu’il peut car toute sa famille y habite. Il est très français, très patriote. J’y consacre un chapitre dans mon livre. Il va voter au consulat, c’est important pour lui. Pour l’OM, c’était son rêve de gosse. Il jouait au foot et après allait admirer son idole Enzo Francescoli.


Et pourquoi ne pas y être allé après le Real Madrid ?

SOCCER-ZIDANE-MURAL


Parce qu’un Zidane termine au plus haut. Par respect pour l’OM et pour lui même il ne pouvait pas finir sa carrière là-bas alors qu’il ne sentait pas au plus haut niveau. Il a d’ailleurs refusé une proposition alléchante du Qatar. Plus jeune c’est l’OM qui a raté le coche. Il a été recruté puis formé par Cannes, et ensuite Bordeaux l’a fait venir.


Et en tant qu’entraineur ?


En l’état actuel des choses c’est impossible. Il faudrait que ​l’OM retrouve les sommets. Avec un grand projet, avec des moyens, évidemment, c’est son club. Mais pas avec un demi projet et le sentiment d’impuissance qui règne actuellement. Lui ce qu’il demande, ce sont des moyens. Sans ça, il n’ira nulle part.


Presque deux heures d'entretien, le temps passe vite aux côtés de ce passionné de football. Le sourire aux lèvres, il nous raccompagne dans la rue, un exemplaire du livre dédicacé pour chacun des membres de la rédaction. L'ouvrage est disponible chez tous les bons libraires et évidemment sur ​Amazon


Si vous voulez poser des questions à Fred Hermel directement et en savoir plus sur le livre, il livrera une Masterclass qui se tiendra à Paris le samedi 16 novembre en présence de Monsieur Carlo Ancelotti. ​Plus d'infos ici.